Jean-Claude CARRIERE
Jean-Pierre COFFE
Laurent DAMIENS
Agnès VINCENT
       

Lorsque je suis mort pour la première fois, je me suis retrouvé réincarné en épouvantail. “ On ” — ne cherchez pas à savoir qui se cache derrière ce “ On ” — a prétendu que j'avais beaucoup de chance, que dans le cadre de la reconversion post mortem la situation était très convoitée.

Au commencement, j’ai admis que le job était enviable. Certes, la position n'est pas très confortable, mais comment manifester une quelconque réprobation ? Il ne faut pas non plus être trop coquet, j’ai dû au fil des jours m’accommoder d’un certain négligé vestimentaire. J’ai débuté ma “ carrière ” dans un potager, à la lisière d’un verger clos de murs, à l’abri des vents violents. Les jardiniers faisaient dans le "Bio", je me suis adonné sans retenue aux plaisirs de bouche.

L'ennui du métier ce sont les oiseaux. Dans un premier temps, nouveau venu, je leur ai fait peur — j’étais là pour ça —, puis très vite ils m’ont ignoré, quand ils ne se sont pas moqués de moi, ne m’ont pas nargué, certains n’hésitant pas à me chier sur la gueule.

Ce n'est toutefois pas une existence que de ne jamais parler à personne ! Les oiseaux chantent, mais je n’ai pas réussi à déchiffrer leur langage ; malgré mes efforts, je n’ai jamais pu émettre le moindre cui-cui. Les légumes papotent entre eux, ne se privent pas de s’engueuler vertement, de tenir des propos racistes, je n’en veux pour preuve que les conflits ouverts entre les pommes de terre et les tomates qui — allez savoir pourquoi — se haïssent. Impossible d’intervenir pour ramener l’ordre. Comment communiquer ?

Aussi n’ai-je pas hésité lorsque, après quelques années passées dans cette propriété, j'ai été invité à participer à une tournée théâtrale. Sur scène, dans le rôle… de l’épouvantail. J’allais enfin être pris au sérieux. J’ai vite déchanté, plus d'oiseaux, plus de fruits, plus de légumes, que du carton pâte ! C’en était fini de la vie au grand air, j'ai commencé à faire de la claustrophobie.

J'ai consulté “ On ”, qui m’a conseillé une thérapie de groupe. Depuis un an, j'ai rejoins d’autres épouvantails, nous sommes dix-sept ; nous avons sympathisé, nous nous entendons bien, nous parlons la même langue. Je ne sais pas combien de temps cela va durer, la vie des épouvantails est paraît-il éphémère, mais j’ai confiance…


Jean-Pierre Coffe
Paris, le 20 janvier 2003