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Lorsque je suis mort pour la première
fois, je me suis retrouvé réincarné en épouvantail.
“ On ” — ne cherchez pas à savoir qui se
cache derrière ce “ On ” — a prétendu
que j'avais beaucoup de chance, que dans le cadre de la reconversion
post mortem la situation était très convoitée.
Au commencement, j’ai admis que le job était enviable.
Certes, la position n'est pas très confortable, mais comment
manifester une quelconque réprobation ? Il ne faut pas non
plus être trop coquet, j’ai dû au fil des jours
m’accommoder d’un certain négligé vestimentaire.
J’ai débuté ma “ carrière ”
dans un potager, à la lisière d’un verger clos
de murs, à l’abri des vents violents. Les jardiniers
faisaient dans le "Bio", je me suis adonné sans retenue
aux plaisirs de bouche.
L'ennui du métier ce sont les oiseaux. Dans un premier temps,
nouveau venu, je leur ai fait peur — j’étais là
pour ça —, puis très vite ils m’ont ignoré,
quand ils ne se sont pas moqués de moi, ne m’ont pas
nargué, certains n’hésitant pas à me chier
sur la gueule.
Ce n'est toutefois pas une existence que de ne jamais parler à
personne ! Les oiseaux chantent, mais je n’ai pas réussi
à déchiffrer leur langage ; malgré mes efforts,
je n’ai jamais pu émettre le moindre cui-cui. Les légumes
papotent entre eux, ne se privent pas de s’engueuler vertement,
de tenir des propos racistes, je n’en veux pour preuve que les
conflits ouverts entre les pommes de terre et les tomates qui —
allez savoir pourquoi — se haïssent. Impossible d’intervenir
pour ramener l’ordre. Comment communiquer ?
Aussi n’ai-je pas hésité lorsque, après
quelques années passées dans cette propriété,
j'ai été invité à participer à
une tournée théâtrale. Sur scène, dans
le rôle… de l’épouvantail. J’allais
enfin être pris au sérieux. J’ai vite déchanté,
plus d'oiseaux, plus de fruits, plus de légumes, que du carton
pâte ! C’en était fini de la vie au grand air,
j'ai commencé à faire de la claustrophobie.
J'ai consulté “ On ”, qui m’a conseillé
une thérapie de groupe. Depuis un an, j'ai rejoins d’autres
épouvantails, nous sommes dix-sept ; nous avons sympathisé,
nous nous entendons bien, nous parlons la même langue. Je ne
sais pas combien de temps cela va durer, la vie des épouvantails
est paraît-il éphémère, mais j’ai
confiance…
Jean-Pierre Coffe
Paris, le 20 janvier 2003 |
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