Jean-Claude CARRIERE
Jean-Pierre COFFE
Laurent DAMIENS
Agnès VINCENT
       

Les origines lointaines, divines et quelques fois magiques de l’épouvantail sont multiples et diverses : statues en bois armées de bâton ou représentations d’un dieu protecteur auquel on apportait des offrandes.

Que l’on se réfère à Priape dans l’Antiquité gréco-latine ou aux « kakashi » au Japon, l’épouvantail a existé dans toutes les civilisations de notre planète, dés lors que les hommes ont commencé à cultiver la terre, qu’il s’agisse des champs ou des jardins.

Sa fonction première a toujours été d’éloigner et d’effrayer les oiseaux prédateurs des récoltes, en terre ou dans les arbres.

Le monde gréco-latin avait son dieu du jardin, Priape, fils d’Aphrodite-Vénus et de Dionysos-Bacchus, pour les uns, de Zeus-Jupiter, pour les autres. Dieu ithyphallique, le « rouge-gardien » effrayait les oiseaux avec son sexe turgescent et dressé ; souvent les latins, pour éloigner les oiseaux, plantaient dans la terre un simple bâton barbouillé de rouge vermillon.

Au Japon, du fait de la faible superficie des terres cultivables par apport à la surpopulation, il était vital de protéger les champs et les rizières ; c’est pourquoi les « Kakashi », ce qui signifie littéralement « mauvaise odeur » furent si nombreux. Cette pratique très ancienne consistait à attacher des guenilles huileuses et des arêtes de poisson au bout de morceaux de bois ; il suffisait d’y allumer le feu pour provoquer des fumées malodorantes qui éloignaient les animaux et … les hommes. Depuis tous les épouvantails japonais, qu’ils soient ou non anthropomorphes, s’appellent désormais « kakashi ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, si, au pays du Soleil Levant, on vénère un dieu épouvantail « Sohodo-nà-kami ».

Dans la plupart des pays, le principe de l’épouvantail le plus répandu est celui du mannequin. Sur un support de bois ou de fer, presque toujours cruciforme, recouvert de vieux oripeaux rembourrés de paille, l’épouvantail ressemble étrangement à une silhouette humaine. Il s’agit presque toujours d’une représentation masculine, affublée de vêtements troués et délavés appartenant à son créateur. Quelques fois sans tête, il porte toujours un couvre-chef, un chapeau, un béret ou un bonnet. Sa place est en général au, milieu d’un champ, d’un potager ou dans les vignes.

Il n’est pas rare de trouver un épouvantail dans les branches d’un arbre, en général un cerisier. Son apparence alors est sensiblement différente : il n’a plus besoin d’imiter l’homme mais de se faire remarquer par des bruits et des couleurs ; les vieilles nippes sont remplacées par des sacs en plastique, des morceaux de papier, souvent métallique, des bouteilles vides, des CD, reliés entre eux par des ficelles, tout matériau ayant l’avantage de miroiter au soleil et de provoquer des sons inhabituels dans la nature.

Il existe également des épouvantails constitués d’un grand bois sur lequel est cloué un animal mort, empaillé ou dépecé, chat, chien ou corbeau…

Mais au fil des ans et surtout depuis l’extrême mécanisation des cultures, l’épouvantail tend à déserter nos champs et nos jardins. On lui préfère les produits chimiques ou des canons à hydrocarbure.

Heureusement la disparition progressive de l’épouvantail mais néanmoins rapide dans la nature ne le fait pas disparaître pour autant de notre mémoire collective ni de notre imagerie populaire. Il devient le héros éponyme de romans, de films, de très nombreux livres pour enfants. Qui a oublié le fantastique recueil de nouvelles intitulées « l’Epouvantail », écrit par Patricia Highsmith ? Ou la Palme d’Or du Festival de Cannes en 1973 « l’Epouvantail » réalisé par Jerry Schatzberg avec Al Pacino et Gene Hackman ?

Il devient le sujet de prédilection et de réalisation d’artistes anonymes ou célèbres. Il va même jusqu’à devenir le thème de concours et de festivals à travers le monde et à entrer dans les musées tel le Musée des Pays de l'Ain.

Le fameux homme de paille, à la recherche d’un cerveau, dans le célèbre « Magicien d’Oz », n’a plus rien à envier à tous les personnages réels ou imaginaires entrés dans la postérité.

Créé, il y a des millénaires pour effrayer, aujourd’hui il tend à attirer, peut-être les oiseaux mais certainement tous les amoureux et les nostalgiques de la Nature.

Agnès Vincent
Paris le 15 février 2003